Martin Massonsa wa Massonsa :
« Le professeur Kotto Essome a laissé au monde une pensée fondamentale qui s'appelle l'endocentrisme »
S'il est de penseurs qui ont laissé un important héritage au monde, le professeur Kotto Essome en est un. « Maître Kotto Essome nous a légué une pensée fondamentale qui s'appelle endocentrisme », a déclaré d'entrée Martin Massonsa wa Massonsa, son disciple. Monument de la pensée africaine, il a passé toute sa vie en s'interrogeant constamment sur la vision du monde des autres, et de l'Afrique. « Lorsque le professeur Essome est rentré dans le tréfonds, c'est-à-dire dans le souterrain de la culture africaine, il a découvert que l'Afrique a une vision du monde qu'elle a donnée au monde », a-t-il révélé. Interview avec M. Massonsa wa Massona. Il dirige le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines, à Kinshasa.
Vous êtes parmi les disciples de Kotto Essome, un grand penseur qui a laissé un important héritage à l'Afrique. Comment l'avez-vous connu?
Merci beaucoup pour l'occasion que vous m'offrez de pouvoir parler enfin de notre maître Kotto Essome. Nous nous sommes connus à Paris, il y a trente ans de cela. Il était professeur à l'Université de Jussieu. J'étais chargé de cours à l'université de Paris XXII. Nos chemins se sont croisés à la suite d'une conjonction de faits. Spécialiste des questions de transports, je me suis rendu à Londres pour présenter une communication dans le cadre de différentes communications de cherchers au niveau mondial. Ma communication a été acceptée par le Comité scientifique mondial.
C'est ce qui m'avait permis d'aller à Londres pour exposer mon travail sur le système géométrisé de transports en Afrique, en particulier le cas du Congo, à l'époque Zaïre. Je voudrais rappeler que c'est là aussi que j'avais été primé comme consultant, comme expert en matière de transports.
De retour de Londres, j'ai rencontré un ami qui m'a parlé du professeur Kotto Essome. C'était en 1978. Deux ans plus tard, en 1980, lorsque j'ai rencontré le professeur, il venait de publier « L'Afrique ou l'identité perdue ». Mon ami qui était un économiste – il travaillait à l'Ins, Institut national de statistique de France – m'a convié à une conférence du professeur Kotto Essome à Montparnasse. Nous nous y sommes rendus et j'étais vraiment fasciné par la profondeur du travail présenté par le professeur Kotto Essome. C'était dans la lignée du professeur Cheik Anta Diop, un autre maître qui avait aussi publié beaucoup dans le domaine intéressant particulièrement la réappropriation par les Africains de leur identité et de leur dignité...
Mais, comment l'avez-vous connu, lui qui était Camerounais ?
Vous me dites qu'il est Camerounais, mais je vous réponds que c'est un Africain. C'est à ce titre-là que je l'ai connu.
Vous savez que Paris constitue le carrefour où tous les Africains se rencontrent. Et lorsque nous nous rencontrons, il est quasiment difficile de nous identifier en tant que Congolais, Camerounais, etc. Nous nous rencontrons en tant qu'Africains pour précisément lutter et améliorer la situation en Afrique, particulièrement pour construire cette unité africaine.
C'est vous dire qu'effectivement l'on ne se définit pas en tant que Congolais ou Camerounais. Surtout que toutes ces désignations n'ont aucun sens. Elles n'ont en fait aucune réalité, ni historique ni naturelle, de l'Afrique. Mais, ce sont les pesanteurs de l'impérialisme, des intérêts égoïstes des pays assoiffés de domination qui nous ont séparés pour en faire des Camerounais, des Zaïrois, etc.
Donc, par définition, le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines que le professeur Kote Essome nous a légué ne se définit pas en tant que centre d'études et de recherche au Cameroun, au Sénégal ou au Congo. Il se définit en tant que valeurs africaines. C'est à partir de ces valeurs-là que nous nous définissons et rien d'autre.
Actuellement, est-ce que ces centres sont disséminés à travers l'Afrique ou bien ils ne sont installés qu'en Europe ?
Retenez qu'il est assez laborieux de pouvoir remonter la pente pour aller vers la source. Les valeurs africaines exigent des Africains la détermination, la volonté de pouvoir remonter le courant jusqu'à la source. Et c'est très difficile. Beaucoup restent en cours de route surtout que la plupart préfèrent l'aisance matérielle, le confort philosophique ou intellectuel des autres que d'aller buriner pour arriver précisément à sa propre dignité.
Ce centre se trouve à Paris. Il s'appelle Aciva Cerva. Il existe au Cameroun. Au Congo, frères et amis m'ont fait l'honneur de pouvoir diriger le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines. Nous avons également le même centre à Abidjan. Il était déjà au Sénégal.
Vous voulez dire que ce centre est partout...
Oui. Le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines est partout. Partout où ceux qui ont appartenu à ce terreau-là de l'Afrique vont, ils le récréent ; ils le construisent. Puisque nous sommes partis de quelque part, un peu comme les chrétiens ou les enfants d'Israël. Ils sont sortis de l'Egypte pour rentrer chez eux. C'est un peu l'image, mais elle s'arrête là.
C'est-à-dire nous étions quelque part, là où les talons des autres nous écrasaient sur la nuque. Jusqu'aujourd'hui, ils continuent à écraser les Africains. C'est là, au sanctuaire même de la domination, où nous avons pris conscience qu'il fallait absolument, mais inexorablement, nous déterminer, nous décider de retourner dans nos valeurs culturelles. Pour y puiser la force nécessaire pour pouvoir enfin mener un combat différent ; pas un combat d'ordre politicien, économique ou sociologique, mais un combat d'ordre culturel. Cela est d'autant plus vrai que l'aliénation a commencé par la culture. Le reniement, l'acculturation demeure la base même de notre déperdition.
A qui et à quoi voulez-vous faire allusion ?
Les colons sont arrivés ici pour nous coloniser. Ils ont d'abord apporté les armes – à armes égales, on les a battus, ils ont fui. Souvenez-vous des premières conquêtes. Ils n'ont pas résisté. Nous avions nos armes à nous, notre propre génie. Qu'est-ce qu'ils ont fait ? Comprenant bien que nous aimons Dieu, les colons nous ont amené les missionnaires pour nous évangéliser, avec un seul mot : l'amour. Et au nom de l'amour, nous avons cru qu'on avait à faire à de vrais amis, de vrais frères. Or, ils venaient avec la parole d'amour, mais avec un c½ur qui portait autre chose : l'exploitation, la domination. Et c'est par cela que nous avons été aliénés, endormis, envoûtés, ensorcelés...
Pouvez-vous nous donner les grandes lignes de la pensée de Kotto Essome, vous qui êtes son disciple ?
Le maître Kotto Essome a laissé au monde une pensée fondamentale qui s'appelle l'endocentrisme. Pour vous définir l'endocentrisme, il faut partir du fait que le professeur Koto Essome a passé toute sa vie à s'interroger sur la vision du monde. Il a mené des études et des recherches en tant que philosophe, mathématicien, je passe le reste car, il a fait le tour de toutes les études, de toute la formation occidentale. Donc, personne ne peut dire qu'il lui manque ceci ou cela, qu'il n'est pas historien ou qu'il n'est pas anthropologue, etc. Il est à l'égal du professeur Cheik Anta Diop. C'est un monument de la pensée africaine.
Il s'est interrogé constamment sur la vision du monde. Et jusque-là, il a pris la vision du monde des autres, la vision grecque, etc. Nous avons été moulus dans les écoles au travers de ce moule-là de la vision du monde des autres, jusqu'au moment où il s'est rendu compte que l'Afrique avait sa propre vision du monde. Mais cette vision, nous qui sommes de cette génération, nous ne l'avons pas comprise d'abord et elle n'a pas été formalisée. Logiquement on ne peut apprendre à l'école la vision africaine du monde.
Mais pourquoi ?
On vous dira que la vision du monde de l'Afrique, c'est le folklore, la danse, les masques, etc. Donc, on ne prendra que des choses totalement périphériques, tout à fait matérialistes, à savoir ce que les gens ou les yeux voient.
Qu'est-ce que le professeur Kotto Essome a fait ?
Il a dit non. Il fallait pour cela approfondir, rentrer dans le tréfonds même de notre culture. Et quand il est rentré dans le tréfonds, c'est-à-dire dans le souterrain de la culture, il a découvert que l'Afrique a une vision du monde qu'elle a donnée au monde.
Qu'entendez-vous par le mot souterrain ?
Le souterrain, c'est le sacré africain. Nous avons d'autres types de sacré. Chaque peuple a son sacré. L'Europe a son sacré qu'elle a valorisé. Il s'appelle le christianisme. Nos amis arabes ont leur sacré : l'islam avec Mohamed. Les Juifs ont le leur : le judaïsme. Les Indiens, les Hindous, les Asiatiques ont leur sacré : le bouddhisme.
Cela étant, vous pensez que l'Afrique qui est le berceau de l'humanité est complètement dépourvue de son sacré ? C'est aberrant, n'est-ce pas ? L'Afrique est la mère et vous croyez qu'elle n'a pas toutes les qualités pour mettre au monde un enfant ? C'est inimaginable. Si nous sommes le berceau de l'humanité, c'est que tout, naturellement, a commencé en Afrique. C'est ce que le professeur Essome a recherché et il a retrouvé effectivement dans le tréfonds, c'est-à-dire dans le sacré africain, qu'il y avait une vision du monde ; pour mieux faire comprendre cela à nous tous qui avions été à l'école des Blancs et qui détestons l'école des Noirs, celle des ancêtres. Nous détestons cette école des ancêtres parce que les religions nous ont appris que c'était de la sorcellerie, de l'arriération.
Vous savez que les administrateurs nous disaient que si nous étions pauvres c'est parce que nous tenions à nos traditions. Mais, pendant ces temps, ils ne faisaient que constituer des musées chez eux. Ce qu'ils détestent chez nous, ils l'amènent chez eux. Ils amènent nos statues chez eux pour faire des musées de renommée internationale, notamment le musée de Tervuren en Belgique. Tout ce que vous trouvez à Tervuren, statues et masques, vient du Congo, de l'Afrique. Voilà comment les Africains ont été aliénés. Et le professeur Kotto Essome a dit non à tout cela.
Selon vous, quel caractère revêt la lutte du professeur Kotto Essome ?
Certes, il y a eu des luttes à caractère politique, politicien, intellectuel, économique, sociologique, même culturel au sens religieux. Mais, la lutte que le maître Kotto Essome a menée est une lutte du sacré. Une lutte qui consiste en la restauration du sacré, qui redore la civilisation africaine.
Etant donné que cette civilisation a été longtemps occultée, il fallait absolument qu'il y ait un groupe d'hommes et de femmes qui parviennent à comprendre d'abord et à faire comprendre aux autres ce qu'est le sacré africain.
Ce sacré africain se trouve dans le tréfonds.
Comment appréhendez-vous ce tréfonds ?
Le tréfonds africain, c'est l'initiation. Quand vous allez chez les Bapende, on vous parle de « mungonge ». Quand vous allez dans n'importe quelle autre communauté de chez nous, on vous dit qu'un garçon ne peut pas devenir un homme capable de produire, de reproduire si on le circoncit pas. Circonscrire quelqu'un, c'est l'amener dans la forêt, lui apprendre à devenir un homme. C'est ça l'initiation. Et quand il va dans la forêt, c'est pour apprendre à communier avec les animaux, les insectes, les plantes, les arbres, etc. Donc, il s'identifie à l'environnement.
Un Africain qui a été initié dans la forêt, connaît le langage des oiseaux, des animaux. Il connaît la différenciation des animaux. Il sait quelle plante peut soigner un corps s'il est malade. Il cause avec la plante...Ca, c'est le tréfonds. Il n'est pas donné à tout le monde de posséder cela.
En un mot, l'initiation en Afrique apprend aux gens à lire la nature qui est la grande Bible. La grande Bible de l'Afrique c'est la nature. Nous avons une grande bible et une grande bibliothèque qui s'appelle la forêt équatoriale. Et nos ancêtres savaient lire dans cette bibliothèque. Et apprendre aux enfants à lire dans cette bibliothèque s'appelle initiation. Ce n'est pas mystérieux. Ce n'est pas sorcier non plus.
Voilà pourquoi et comment le professeur Essome, ayant compris ces arcanes-là de la lecture de la nature, a compris qu'il existe véritablement une vision du monde de l'Afrique. Il a nommé cette vision l'endocentrisme, c'est-à-dire que l'Africain, lorsqu'il parle à l'arbre, il s'identifie à celui-ci. Il comprend l'arbre non pas en tant qu'élément extérieur à lui, mais en tant qu'élément faisant corps avec lui. L'éducation africaine que nous appelons initiation, nous a appris qu'il faut être en harmonie avec la nature mais aussi avec le visible, l'invisible, avec ce que vous appelez les morts, les ancêtres. Vous ne pouvez pas évacuer les ancêtres de la vision du monde de l'Afrique. C'est impossible. C'est comme si aujourd'hui quelqu'un va dire que le christianisme peut exister sans la résurrection de Jésus Christ. Il n'y aura jamais de christianisme si on nie la résurrection.
C'est tout cela l'endocentrisme de professeur Essome...
Assurément. L'endocentrisme, c'est l'aptitude à saisir le monde de l'intérieur au point de coïncider avec ces pulsations infinitésimales sur la loi du silence, le retour sur soi et le redéploiement de l'énergie cosmique. Cette vision du monde de l'intérieur instaure donc une relation d'affinité, d'harmonie, d'amour entre l'anthrope, la société et son environnement ; le cosmos, le visible et l'invisible. Voilà la pensée fondamentale du professeur Kotto Essome.
Est-ce que vous ne pouvez pas expliciter votre pensée ?
Cela signifie, pour l'Africain, que le monde est constitué en neuf cercles concentriques. Les neuf cercles concentriques sont les sphères d'énergie. Elles commencent par un, le centre. C'est Dieu. Le deuxième cercle c'est les « binzambi », les dieux. Troisième cercle, les génies, les « bilima » comme on dit en lingala ; quatrième cercle, les ancêtres ; cinquième cercle, les hommes parfaits. Le sixième cercle, ce sont les humains ; septième cercle, le règne animal ; huitième cercle, le règne végétal ; neuvième cercle, le règne minéral. Entre ces différentes sphères, circule l'énergie.
Si je dois résumer un tout petit peu, vous comprendrez que le neuvième cercle, c'est l'énergie minérale. Chaque énergie, depuis le minéral jusqu'à l'humain, a sa propre qualification. Chaque cercle a une énergie bien spécifique. L'énergie minérale est une énergie principalement de transmutation, de transformation. Lorsque vous plantez une graine dans la terre, naturellement la graine pourrit et elle se transforme en arbre. C'est l'énergie de la transmutation. Et ceux qui cherchent par exemple l'uranium, ils s'en rendent bien compte parce qu'il y a de fois où l'on dit qu'il n'y a plus d'uranium dans une mine. On disait de Chinkolobwe, en 1950, qu'il n'y avait plus d'uranium, que la mine était vide ; mais quelques années plus tard on s'est rendu compte qu'il y avait encore de l'uranium dans cette mine. Donc, c'est une énergie de transmutation.
L'énergie végétale est par définition une énergie thérapeutique. Thérapeutique, comment et pourquoi ? Parce que d'abord elle soigne. Elle soigne aussi le corps lorsqu'il y a dysfonctionnement, lorsque le corps n'est plus en harmonie avec lui-même. Et la loi de l'harmonie est une loi fondamentale pour l'Afrique.
Vous avez l'animal. Il a une énergie, laquelle ? Une énergie sacrificielle, c'est-à-dire on demande à la partie animale, comme le lion, le léopard, la chèvre, la poule, des sacrifices. Il faut vous sacrifier et particulièrement pour les hommes, il faut sacrifier ce qui est purement animal en vous : la colère, l'égoïsme, tout cela fait partie de l'animal, des instincts de survie, etc...C'est cela qui caractérise l'animal.
Enfin, vous avez l'humain dont l'énergie la plus importante c'est la parole.
Que peut-on retenir à ce sujet ?
En Afrique, pour passer de l'humain à l'homme parfait ou au sage, il faut maîtriser la parole. C'est par la parole qu'on devient effectivement un homme parfait. Pas par autre chose. Ce n'est pas par l'école, l'université ou les diplômes. C'est par la parole vécue, proférée. Dans la culture africaine, la perfection est de cette terre. On n'attend pas le lendemain pour devenir parfait. La perfection se crée. Elle se constitue, se construit ici sur terre. Et c'est à travers la parole, la parole de lumière, la parole d'amour. Alors celui-ci qui, de son vivant, a manifesté l'amour, a vécu cet amour, et transmis cet amour, a enseigné cet amour, cet homme-là qui est un homme parfait, lorsqu'il transite, il passe d'une sphère à l'autre, c'est-à-dire de la sphère des hommes parfaits à la sphère de ceux qui sont invisibles à l'½il nu, il devient ancêtre. Et ne devient pas ancêtre qui veut. Il faut avoir été un homme parfait.
Un exemple d'un homme parfait ?
Vous voulez que j'en cite quelques-uns ? Il y a Simon Kimbangu que vous connaissez. Il y en a d'autres. Simon Kimbangu, de par son vécu, était un homme parfait. De son vivant, il était un homme parfait. Et quand il meurt, ou quand il transite comme nous disons, il devient un ancêtre, mais pas un ancêtre tout simplement du Bas-Congo ou du Congo. Il est ancêtre de toute l'Afrique. C'est cette réappropriation de la dignité africaine que le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines prône ; donc à partir de là unir l'Afrique. Telle est naturellement la mission de Kotto Essome.
C'est à partir de cela que vous comptez unir l'Afrique ?
Certainement. Unir l'Afrique, non plus à partir de luttes intestines et politiciennes, mais à partir de l'amour, de la culture. Cela est d'autant plus vrai que le professeur Essome considère, et nous considérons avec lui, que le politique, l'économique, le sociologique, etc, ce sont des subséquents du modèle culturel. Il est évident que l'on ne va pas unir l'Afrique en prenant le modèle de l'Union européenne pour avoir l'Union africaine. Dans les c½urs, les Africains ne s'aiment pas. Comment voulez-vous qu'ils construisent l'unité ? Ils ne peuvent pas construire l'unité africaine sur la base du modèle des Européens, des Américains, des Russes ou des Chinois. Il faut aller dans le tréfonds, c'est-à-dire découvrir que l'unité que vous allez créer n'est pas seulement l'unité de vivants, mais c'est aussi l'unité de morts comme vous les appelez, l'unité des ancêtres. Les morts ne sont pas morts. Ils ne vivent pas, mais ils survivent, dit Birago Diop.
C'est bien d'avoir toutes ces pensées. Mais comment voulez-vous changer l'Afrique si toutes ces belles pensées ne sont pas apprises à l'école par nos enfants ?
Je vais tout d'abord vous donner la méthodologie du travail. On nous a beaucoup gâtés par l'école des Blancs par des livres. Beaucoup de livres. Mais personne ne les met en pratique. Combien d'Africains ont étudié chez les Blancs ? Mais les Blancs, eux-mêmes, savent quel livre ils doivent mettre en pratique. Nous, par contre, on avale tout. On est des consommateurs de livres. Mais Cerva c'est un peu différent. Le Cerva a cherché à voir ce qu'il y a d'intéressant, capable de pouvoir répondre au défi de notre temps, qui est aujourd'hui le défi de la communication.
L'Afrique est de la civilisation de la parole et non de l'oralité comme l'ont fait croire les Blancs. Ils soutiennent que les Africains sont de la tradition de l'oralité et de palabres autour du feu ou d'un arbre. C'est faux. Les Blancs n'ont absolument rien compris. Ils ont saisi notre monde de l'extérieur au lieu de le saisir de l'intérieur. Alors, ils nous parlent de la civilisation de l'oralité. Les Africains doivent comprendre qu'ils sont de la civilisation de la parole et les chrétiens ont appris cela : « au commencement était la parole », et cette parole est venue de l'Afrique. On ne peut pas être au berceau de l'humanité et au même moment, Dieu prend la parole et il la donne aux autres. C'est impossible. Comment voulez-vous que nous soyons le berceau de l'humanité et la parole, on va la donner aux Israéliens. Est-ce que c'est compréhensible ?
Mais vous n'avez pas encore répondu à ma question ?
Pour répondre à votre question, le Cerva organise entre autres des séminaires. Nous en avons organisé un, au palais du Peuple en mai 2001, sur les valeurs africaines et la culture de la paix. Naturellement, nous n'avons pas droit à tous les médias. Je pense qu'il faut d'abord que le Cerva utilise les moyens actuels de communication pour communiquer avec l'ensemble de la population, du moins une grande majorité d'entre elle.
Nous avons publié des livres comme « La parole africaine » et « Le Dictionnaire des proverbes africains », mais combien de gens les ont lus ? Ecrire, c'est bien puisque cela permet de fixer les idées avec les gens, mais lorsque nous parlons comme nous le faisons, il y a de millions de gens qui vont nous écouter. Il y en a peut-être qui vont nous contester. C'est une bonne chose parce que de la contradiction naît effectivement la compréhension. Si vous évitez la contradiction c'est que quelque part l'amour ne vous habite pas. Celui qui fuit la contradiction, il n'a qu'un seul c½ur. L'Afrique a compris que l'homme a deux c½urs.
Est-ce qu'on peut penser avec le Cerva la pensée de Kotto Essome peut être disséminée à travers tout le Congo et l'Afrique ?
Absolument, parce que le Centre d'études et de recherches sur les valeurs africaines. Tout ce que nous disons, nous ne l'avons pas appris dans les livres. Ce sont des choses sur lesquelles nous avons fait des recherches, des études. Et pour faire des études, nous nous sommes identifiés à ceux là qui sont dans les villages. Je parcours les villages des environs de Kinshasa : Mitende, Mangengenge, Kinsuka... J'apprends énormément de choses. Mais combien de gens vont faire des recherches dans tous ces villages qui entourent Kinshasa ? Nos frères bateke m'ont appris beaucoup de choses sur Kinshasa. Savez-vous ce que veut dire Ngobila ? Savez-vous ce que veut dire Kinshasa ? C'est un génie. Vous ne pouvez pas faire n'importe quoi à Kinshasa. Quand il ne veut pas, vous ne faites rien...
Ebenezer Kotto Essome décrit ainsi le résultat actuel de ce partage colonial :
"Les 52 Etats, nés pour la plupart de la grande décolonisation des années 60 n'ont "trouvé" leurs frontières ni dans les configurations des aires socio-culturelIes, ni dans le tracé des régions géographiques naturelles, ni dans la genèse de l'histoire du continent, mais seulement dans l'histoire européenne du XIXe siècle. Bref, ces frontières autour desquelles se développent chaque jour des conflits ne sont que l'héritage du jeu des chancelleries européennes du XIXe siècle" .
Ebenezer Kotto Essome : L'Afrique ou l'identité perdue, revue science et vie, Juillet 1978. n° 730


